Le Cubisme : la révolution de la forme
Le Cubisme désigne la période et le mouvement pictural qui éclot à Paris entre 1907 et 1925, à l'initiative de Pablo Picasso et de Georges Braque. Ces deux peintres, travaillant en étroite collaboration entre 1909 et 1914, démantèlent les conventions héritées de la Renaissance — perspective unique, modelé naturaliste, fidélité au visible — pour fonder une nouvelle manière de penser l'image.
Le terme « cubisme », forgé par le critique Louis Vauxcelles en 1908 devant des paysages de Braque réduits à « de petits cubes », est d'abord péjoratif. Il s'imposera pourtant comme la marque d'une rupture aussi décisive, en peinture, que celle de l'imprimerie ou de la photographie.
Une rupture avec cinq siècles de perspective
La Renaissance avait imposé l'idée d'un tableau-fenêtre : un espace illusionniste vu d'un point fixe, organisé selon les lois de la perspective linéaire. Le cubisme rompt avec cette convention. Il introduit la simultanéité des points de vue : un visage peut être vu de face et de profil dans une même image, un objet déployé selon plusieurs faces en même temps.
Cette révolution doit à plusieurs influences convergentes : les arts africains et océaniens découverts au musée d'Ethnographie du Trocadéro (qui marquent profondément Picasso en 1907), la peinture de Paul Cézanne rétrospectée en 1907 au Salon d'automne, et l'effervescence intellectuelle parisienne autour de la quatrième dimension et de la philosophie bergsonienne du temps.
Trois phases distinctes
Le cubisme connaît trois phases nettes :
- Le cubisme cézannien (1907-1909) : héritage direct de Cézanne, formes encore reconnaissables, palette ocre et verte.
- Le cubisme analytique (1909-1912) : décomposition radicale des objets en facettes géométriques, palette quasi monochrome (gris, bruns), fragmentation poussée jusqu'à la quasi-illisibilité.
- Le cubisme synthétique (1912-1925) : invention du collage et du papier collé, retour partiel de la couleur et de la lisibilité, intégration de fragments de réalité (journaux, partitions, cartes à jouer).
Au-delà de Picasso et Braque
Si Picasso et Braque sont les inventeurs, le cubisme s'étend rapidement. Les cubistes de la Section d'or — Albert Gleizes, Jean Metzinger, Robert Delaunay, Fernand Léger, Juan Gris — exposent au Salon des Indépendants de 1911 et fondent le mouvement public. Delaunay évolue vers l'orphisme coloré, Léger vers une stylisation mécanique, Gris vers un cubisme cristallin et lumineux.
L'influence rayonne aussi à l'étranger : le futurisme italien (Boccioni, Balla) reprend la décomposition cubiste pour exprimer le mouvement ; le suprématisme russe (Malevitch) en pousse l'abstraction jusqu'aux carrés purs ; le cubo-expressionnisme tchèque (Filla, Gutfreund) en développe une variante praguoise unique.
Sujets et techniques nouvelles
Le cubisme préfère des sujets modestes et urbains : natures mortes (guitares, bouteilles, journaux), portraits d'amis et de marchands, paysages suburbains. Cette modestie est délibérée : le sujet importe moins que sa décomposition formelle.
Techniquement, le cubisme invente le collage (Picasso, Nature morte à la chaise cannée, 1912) qui introduit pour la première fois en peinture des matériaux non-picturaux. Cette innovation fonde tout l'art du XXe siècle — du dadaïsme aux assemblages contemporains.
Postérité : la matrice de l'art moderne
Le cubisme s'éteint comme mouvement actif vers 1925, mais son influence est universelle. Il rend possible l'abstraction, prépare le dadaïsme, informe le surréalisme par son traitement libre de la réalité. Sans cubisme, ni Mondrian ni Pollock ni Rauschenberg n'auraient été pensables.
Aujourd'hui, le cubisme reste l'une des trois grandes ruptures de l'histoire de la peinture occidentale, aux côtés de la Renaissance et de l'impressionnisme. Les œuvres clés — Les Demoiselles d'Avignon, Guernica, les natures mortes de Braque — comptent parmi les plus étudiées et reproduites de l'art moderne.