Une révolte contre le réalisme et l'impressionnisme
Le Symbolisme désigne le grand mouvement artistique et littéraire qui s'épanouit en Europe approximativement de 1880 à 1910, en réaction au réalisme positiviste et à l'impressionnisme jugé superficiel. Né d'abord en littérature (manifeste de Jean Moréas dans Le Figaro, 18 septembre 1886), il s'étend rapidement à la peinture, la musique (Debussy), le théâtre (Maeterlinck) et tous les arts visuels. Son ambition est inverse de celle du réalisme : non plus représenter le monde extérieur, mais suggérer le monde intérieur — rêve, mythe, mystère, inconscient, idéal.
Les symbolistes refusent la peinture comme fenêtre ouverte sur le réel, héritage albertien de la Renaissance. Ils veulent que la peinture soit un équivalent visuel du poème, un objet de suggestion plutôt que de description. « Donner à voir, c'est limiter ; suggérer, c'est créer », écrit Mallarmé. Cette esthétique de la suggestion influence durablement la peinture occidentale et prépare l'abstraction du XXe siècle.
Le contexte : crise du positivisme, fin-de-siècle, occultisme
Le Symbolisme émerge dans la fin de siècle européenne — époque de prospérité bourgeoise mais aussi d'inquiétude métaphysique. Le positivisme d'Auguste Comte, le scientisme de Renan, l'évolutionnisme de Darwin avaient promis une explication rationnelle du monde. Mais à partir des années 1880, une nouvelle génération doute. La psychanalyse naissante (premières études freudiennes), la psychologie expérimentale de Charcot à la Salpêtrière, l'intérêt nouveau pour les états altérés (hypnose, somnambulisme, hallucination) révèlent un inconscient irréductible à la raison.
Parallèlement, l'occultisme connaît un essor sans précédent. Théosophie de Madame Blavatsky (Société théosophique fondée en 1875), néo-rosicrucianisme de Joséphin Péladan, kabbale, magie, spiritisme attirent les milieux artistiques. Le Salon de la Rose+Croix organisé par Péladan à Paris (1892-1897) devient l'un des hauts lieux du symbolisme pictural européen.
L'élargissement colonial — Empire britannique, conquêtes françaises en Indochine, expéditions coloniales allemandes et belges — apporte aussi une fascination pour les mythologies non-occidentales (Inde, Perse, Égypte, Polynésie) qui nourrit l'imaginaire symboliste.
Les peintres précurseurs
Avant que le terme « symbolisme » ne s'impose en 1886, plusieurs peintres ont préparé le mouvement :
- Gustave Moreau (1826-1898) : sa peinture mythologique et orientale (Œdipe et le Sphinx, 1864 ; Salomé, années 1870) introduit dans l'art français une dimension onirique et érudite. Comme professeur aux Beaux-Arts à partir de 1892, il forme Henri Matisse, Georges Rouault et de nombreux symbolistes.
- Pierre Puvis de Chavannes (1824-1898) : ses grandes peintures murales pour le Panthéon (Vie de sainte Geneviève), la Sorbonne, l'Hôtel de Ville de Paris cultivent une simplification archaïsante et un onirisme apaisé qui influencent toute la génération suivante. Gauguin, Maurice Denis et Matisse le revendiquent comme maître.
- Arnold Böcklin (1827-1901) : peintre suisse, sa série de cinq versions de L'Île des morts (à partir de 1880) devient l'icône même de la peinture symboliste — paysage onirique, mort qui hante, atmosphère pétrifiée. Reproduite à des milliers d'exemplaires (Freud avait une lithographie dans son cabinet), elle structure l'imaginaire symboliste européen.
- Odilon Redon (1840-1916) : ses noirs — fusains, lithographies — déploient un univers d'hallucinations où l'œil flottant, l'araignée souriante, le ballon-œil construisent un onirisme proche du surréalisme à venir. Sa palette se libère après 1890 vers les pastels de fleurs et de figures mythiques.
Le symbolisme français
Au-delà des précurseurs, plusieurs générations s'identifient au mouvement :
Les Nabis (1888-1900) : groupe de jeunes peintres réunis autour de Paul Sérusier qui, en 1888, rapporte de Bretagne Le Talisman, panneau peint sous l'influence directe de Gauguin. Le groupe — Maurice Denis, Pierre Bonnard, Édouard Vuillard, Paul Ranson, Félix Vallotton, Aristide Maillol — se considère comme « prophète » d'un art nouveau (nabi signifie prophète en hébreu). Maurice Denis formule en 1890 la fameuse définition formaliste du tableau citée plus haut.
Paul Gauguin (1848-1903), qui rejette l'impressionnisme à Pont-Aven (Bretagne) puis quitte la France pour la Polynésie en 1891, joue un rôle de passeur : il transmet aux Nabis les principes du synthétisme (aplats colorés, contours noirs, simplification) qu'il applique à des sujets bretons puis tahitiens chargés de mystère religieux et primitif. Vision après le sermon (1888), D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? (1897-1898) sont des œuvres clés du symbolisme.
Eugène Carrière (1849-1906), avec ses portraits brumeux où les figures émergent d'un fond brun-doré indéfini, incarne une variante française plus introspective du symbolisme. Émile Bernard, Maurice Denis, Lucien Lévy-Dhurmer complètent ce paysage français riche.
Le symbolisme belge
La Belgique, terre de catholicisme baroque et de capitalisme industriel, devient l'un des foyers les plus intenses du symbolisme. Le groupe Les XX (puis La Libre Esthétique) à Bruxelles fédère plusieurs artistes :
- Fernand Khnopff (1858-1921) : peintre du mystère, du silence, des sphinges et des chimères. Des caresses (1896) — sphinge léopardée caressant un jeune homme — est une œuvre canonique du genre.
- James Ensor (1860-1949) : ses masques grotesques, ses squelettes, ses grandes toiles comme L'Entrée du Christ à Bruxelles (1888) construisent un symbolisme acide et anti-bourgeois.
- Félicien Rops (1833-1898) : aquafortiste prolifique, ses Sataniques et illustrations pour Baudelaire et Barbey d'Aurevilly explorent le lien entre érotisme et démon caractéristique de la décadence fin-de-siècle.
- Jean Delville (1867-1953) : peintre théosophe, ses tableaux ésotériques (L'École de Platon, L'Homme-dieu) déploient une mystique grandiose.
- Léon Frédéric, Constant Montald, Henry de Groux complètent ce paysage belge exceptionnellement riche.
Le symbolisme germanique et autrichien
L'Allemagne et l'Autriche développent une variante puissante :
- Arnold Böcklin déjà mentionné, dont l'œuvre rayonne sur tout l'espace germanophone.
- Franz von Stuck (1863-1928), peintre munichois, sa Sphinx (1895), son Péché (1893) imposent une iconographie du féminin dangereux qui marquera Klimt et Schiele.
- Max Klinger (1857-1920) : graveur et peintre, sa série Une vie (gravures, 1881-1884) ouvre la voie à un symbolisme narratif unique.
- Gustav Klimt (1862-1918) à Vienne — déjà cité au titre de l'Art nouveau — appartient en réalité aux deux mouvements, son symbolisme apparaissant dans les panneaux pour l'Université (rejetés en 1900-1907) et dans la Frise Beethoven du palais de la Sécession.
- Edvard Munch (1863-1944), Norvégien d'origine mais formé à Berlin, peint Le Cri (1893), Madone (1894), L'Enfant malade (1885-1886) — œuvres qui font le pont entre symbolisme et expressionnisme à venir.
Le symbolisme britannique
Avant et autour du symbolisme stricto sensu, la Grande-Bretagne avait connu les préraphaélites dès 1848 (Rossetti, Hunt, Millais), qui partagent avec le symbolisme le goût du rêve, du mythe, de la femme idéalisée. La génération suivante — Edward Burne-Jones, George Frederic Watts, Frederic Leighton — peint des allégories médiévales et mythologiques d'une beauté éthérée.
L'Aesthetic Movement (« art for art's sake »), prôné par James McNeill Whistler et Oscar Wilde, prolonge cette tendance jusqu'aux années 1890. Les illustrations d'Aubrey Beardsley pour Salomé (1894) constituent l'apex graphique du symbolisme décadent britannique.
Sujets et iconographie
Le symbolisme cultive un lexique iconographique récurrent :
- La femme fatale : sphinge, salomé, Méduse, Lilith, Hélène, Cléopâtre. Image d'une féminité dangereuse, dévorante, qui exprime l'angoisse masculine fin-de-siècle face à l'émancipation féminine
- La mort : squelettes, faux, paysages funéraires (Île des morts de Böcklin), processions
- Le sommeil et le rêve : figures endormies, nymphes, corps flottants
- Le mythe : retour systématique aux sujets gréco-romains, bibliques, médiévaux, orientalistes
- L'allégorie : grandes compositions à programme — Vie, Mort, Pensée, Silence — souvent avec figures féminines personnifiées
- L'orientalisme rêvé : Inde, Perse, Égypte vues à travers le prisme du fantasme — non pas l'orientalisme documentaire de Gérôme mais un Orient mental
- Le paysage chargé d'âme : la nature comme miroir de l'état intérieur
Techniques : retour au métier ancien
Sur le plan technique, le symbolisme se distingue par :
- Un retour au glacis et à la peinture lente, contre la rapidité d'exécution impressionniste
- L'usage de la détrempe, voire de la cire, voire de la fresque — techniques anciennes redécouvertes
- L'attention au dessin et au contour (chez Khnopff, Burne-Jones, Klimt) — contre la dissolution impressionniste
- Le développement des techniques mixtes sur papier : crayon de couleur, pastel, gouache, encre
- L'importance des cadres décorés et incrustés (souvent dorés à la feuille) qui prolongent l'œuvre — Khnopff, Klimt, Mucha attachent une importance considérable à l'objet-tableau
Postérité : le legs symboliste
Le symbolisme déclinera après 1910, balayé par l'avant-garde cubiste, futuriste, fauviste — qui en hérite paradoxalement beaucoup. Trois lignées majeures partent du symbolisme :
- L'expressionnisme allemand (Munch, Kirchner) hérite directement de la tension fin-de-siècle
- Le surréalisme (Breton, Dalí, Magritte) revendique Moreau, Redon, Böcklin comme précurseurs
- L'abstraction (Kandinsky, Mondrian, Malevitch) se construit en théorisant la suggestion non-figurative — ce que Maurice Denis avait déjà annoncé en 1890
Le symbolisme a aussi nourri la psychanalyse — Freud avait des reproductions de Böcklin et Moreau dans son cabinet — et plus largement toute la culture moderniste du rêve, de l'inconscient, du mythe.
Pourquoi le symbolisme reste actuel
Au-delà de l'esthétique fin-de-siècle parfois jugée datée, le symbolisme reste actuel parce qu'il pose une question centrale : la peinture peut-elle dire l'inconscient, le mystère, ce qui échappe au langage discursif ? Cette question continue d'animer l'art contemporain — qu'il s'agisse de l'art surréaliste, de l'art conceptuel, de la peinture figurative contemporaine de Peter Doig ou de Marlene Dumas. L'œuvre de Moreau, Redon, Khnopff, Munch ou Klimt continue d'attirer des foules considérables dans les musées (Musée Gustave-Moreau à Paris, Munch Museum d'Oslo, Belvédère de Vienne) — preuve que la suggestion picturale, contre la description, garde tout son pouvoir.