Peindre ce qui est, sans idéalisation
Le Réalisme est un mouvement majeur de la peinture européenne qui s'épanouit entre 1840 et 1880, principalement en France. Il marque une rupture théorique et politique avec les écoles dominantes du XIXe siècle — le néoclassicisme et le romantisme — en imposant une exigence : peindre les sujets contemporains et populaires sans idéalisation, sans transposition mythologique, sans pathos. « Faire de l'art vivant, tel est mon but », écrit Gustave Courbet, son chef de file.
Le mouvement émerge dans le contexte des bouleversements politiques de 1848 (Printemps des peuples, Seconde République en France) et des transformations économiques de la révolution industrielle. Il accompagne l'essor du roman réaliste (Balzac, Flaubert, Zola), de la photographie (qui change le rapport à la mimésis) et d'une conscience sociale nouvelle attentive aux conditions matérielles des classes laborieuses.
Courbet : le manifeste de Pavillon du Réalisme
Gustave Courbet (1819-1877) est l'incarnation du mouvement. Ses œuvres scandalisent dès le Salon de 1850 : Un enterrement à Ornans (1849-1850), monumental tableau de quasi sept mètres représentant des paysans francs-comtois en deuil, est jugé d'une vulgarité insupportable — pour avoir donné aux gens du peuple les dimensions et la dignité réservées jusqu'alors à l'histoire.
En 1855, lors de l'Exposition universelle qui refuse certaines de ses œuvres, Courbet ouvre à ses frais le Pavillon du Réalisme — geste sans précédent dans l'histoire de l'art. Il y présente L'Atelier du peintre et publie un manifeste où il définit le réalisme : « Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Être à même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon époque, selon mon appréciation ». Le réalisme y apparaît comme un art démocratique, ancré dans le présent et conscient de sa position politique.
Millet et l'école de Barbizon
Jean-François Millet (1814-1875) déplace le réalisme vers la peinture paysanne. Installé à Barbizon en 1849, il peint la vie rurale de Brie : Les Glaneuses (1857), L'Angélus (1857-1859), Le Semeur (1850). Ses compositions sont monumentales malgré leur sujet humble — il rend aux travailleurs des champs une gravité quasi religieuse, qui renvoie autant à Le Nain qu'à Michel-Ange.
L'école de Barbizon (Théodore Rousseau, Charles-François Daubigny, Camille Corot dans sa veine paysagère) accompagne ce mouvement par une peinture de paysage direct, sur le motif, qui prépare la révolution impressionniste. Le retour à la nature et le rejet de l'idéalisation classique forment un terrain commun avec le réalisme social.
Daumier et la critique sociale
Honoré Daumier (1808-1879), connu d'abord comme caricaturiste pour Le Charivari et La Caricature, déploie aussi une œuvre peinte qui réinvente la représentation de la justice et de la pauvreté. Le Wagon de troisième classe (vers 1862-1864), ses Saltimbanques errants, ses avocats grotesques portent un regard acéré sur la société du Second Empire. Daumier est le réaliste urbain par excellence, là où Courbet est rural et Millet paysan.
Le réalisme hors de France
Le mouvement déborde rapidement les frontières françaises. En Allemagne, Adolph Menzel peint l'industrie naissante (La Forge, 1875) et la cour de Frédéric II avec une précision photographique. En Russie, les Ambulants (Peredvizhniki) — Ilia Répine, Vassili Sourikov, Ivan Kramskoï — fondent en 1870 une école qui peint la vie populaire russe et ses tensions politiques. En Angleterre, les peintres du mouvement réaliste (Luke Fildes, Frank Holl) abordent les misères victoriennes. Aux États-Unis, Winslow Homer et Thomas Eakins développent un réalisme américain spécifique.
Tensions et postérité
Le réalisme est traversé de tensions internes. Courbet revendique un art politique et démocratique ; Millet maintient une dimension spirituelle ; Manet, qu'on rattache parfois au mouvement, glisse rapidement vers une peinture de la modernité urbaine plus qu'une peinture sociale. Le mouvement se dissout vers 1880, quand l'impressionnisme prend le relais en transformant l'attention au réel en attention à la sensation.
Mais l'héritage du réalisme est immense. Il fonde la possibilité même d'une peinture contemporaine et engagée — ouvrant la voie au post-impressionnisme, à l'expressionnisme social du XXe siècle, au mouvement muraliste mexicain et plus largement à toute peinture qui prend le présent comme sujet.