L'Art nouveau : la grande synthèse fin-de-siècle
L'Art nouveau désigne la période artistique qui s'épanouit en Europe et aux États-Unis approximativement entre 1890 et 1910. Plus qu'un mouvement pictural, c'est un moment de civilisation : pendant deux décennies, peinture, architecture, mobilier, bijou, affiche, verrerie, ferronnerie partagent un même vocabulaire formel et une même ambition — réconcilier l'art et la vie, abolir la frontière entre beaux-arts et arts décoratifs, faire entrer la beauté dans le quotidien.
Né dans le sillage du mouvement britannique Arts and Crafts de William Morris, l'Art nouveau s'invente simultanément à Bruxelles (Victor Horta, 1893), Paris (Hector Guimard, station de métro), Vienne (Sécession, 1897), Munich (Jugendstil), Glasgow (Mackintosh) et Barcelone (Gaudí). Chaque foyer en propose une variante stylistique propre, mais tous partagent le goût de la ligne courbe, de la stylisation végétale, de l'ornement total.
Une période, plusieurs noms
Le mouvement s'appelle différemment selon les pays — preuve de sa diffusion organique :
- Art nouveau en France et Belgique
- Jugendstil (« style jeune ») en Allemagne, du nom de la revue Die Jugend fondée à Munich en 1896
- Sezessionsstil (« style sécession ») en Autriche, lié à la Sécession viennoise de 1897
- Modernismo ou Modernisme català en Catalogne (Gaudí)
- Stile Liberty en Italie, du nom du grand magasin londonien Liberty & Co.
- Modern Style en Grande-Bretagne
- Tiffany Style aux États-Unis (verrerie de Louis Comfort Tiffany)
La peinture symboliste-décorative
En peinture, l'Art nouveau s'incarne d'abord à Vienne avec Gustav Klimt (1862-1918), figure majeure de la Sécession viennoise. Sa Période dorée (1899-1908) — Le Baiser (1908), Adèle Bloch-Bauer I (1907), la frise Beethoven — combine fonds d'or byzantins, motifs ornementaux byzantino-japonais et figures érotiques modernes. Klimt incarne mieux que quiconque la rencontre de l'ornement et de la psychologie.
À Paris, Alphonse Mucha (1860-1939) impose son style aux affiches lithographiques pour Sarah Bernhardt (Gismonda, 1894 ; La Dame aux camélias, 1896) — femmes idéalisées, chevelures en arabesques, fleurs stylisées, typographies décoratives. Mucha devient le synonyme international de l'Art nouveau graphique.
À l'école des Nabis parisiens, Édouard Vuillard, Pierre Bonnard et Maurice Denis développent une peinture intimiste où les motifs textiles et les aplats colorés rappellent les estampes japonaises. À l'école de Glasgow, Charles Rennie Mackintosh et sa femme Margaret MacDonald inventent une variante austère, géométrisée, qui annonce déjà l'Art déco.
Influences décisives : Japon et William Morris
Deux apports nourrissent l'Art nouveau. D'abord le japonisme : depuis l'ouverture du Japon en 1854, les estampes ukiyo-e (Hokusai, Hiroshige, Utamaro) inondent l'Europe et révèlent une autre manière de composer l'image — aplats colorés, asymétrie, motifs naturels stylisés, ligne ornementale.
Ensuite, le mouvement Arts and Crafts anglais de William Morris (fondé vers 1860) qui réagit contre la laideur industrielle en prônant le retour à l'artisanat de qualité, la dignité du métier, l'unité des arts. Morris inspire toute la génération suivante : Horta, Klimt, Hoffmann, Tiffany lui doivent leur conception du Gesamtkunstwerk (œuvre d'art totale).
Une fin précipitée par la guerre
L'Art nouveau s'éteint pour deux raisons. Esthétiquement, son ornement luxuriant fatigue dès 1905-1907 : la jeune génération (cubistes, futuristes, expressionnistes) le perçoit comme bourgeois, mou, suranné. Politiquement, la Première Guerre mondiale (1914-1918) emporte le monde aristocratique et bourgeois qui l'avait nourri. L'après-guerre cherche un autre langage : ce sera l'Art déco et le Bauhaus, plus géométriques, plus industriels.
Postérité : une réhabilitation tardive
Méprisé pendant la première moitié du XXe siècle (le mot « Nouille » servait à le moquer), l'Art nouveau est réhabilité dans les années 1960-1970, en pleine vague psychedelic qui en redécouvre les arabesques. Aujourd'hui, les chefs-d'œuvre de Klimt comptent parmi les œuvres les plus chères du marché (l'Adèle Bloch-Bauer I vendue 135 millions de dollars en 2006), et les villes-musées (Bruxelles, Vienne, Riga, Nancy, Barcelone) attirent un tourisme architectural massif.