Quattrocento
La classification automatique des œuvres et auteurs par courant sera enrichie dans une prochaine itération.
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Le Quattrocento désigne le XVe siècle italien — littéralement « les années quatre cents » dans le système numérique italien (mille quattrocento, donc années 1400 à 1499). Plus qu'une simple division chronologique, le terme désigne l'âge d'or de la Première Renaissance, le moment où la peinture italienne, partant des acquis de Giotto un siècle plus tôt, invente coup sur coup la perspective linéaire, l'anatomie scientifique, le portrait individuel autonome, la peinture mythologique humaniste, et établit une iconographie chrétienne qui structurera trois siècles d'art occidental.
Le foyer principal du Quattrocento est Florence, capitale incontestée de la nouvelle peinture, mais le mouvement rayonne dans toute la péninsule : Sienne prolonge sa tradition gothique tardive, Padoue accueille Andrea Mantegna, Ferrare développe l'école expressive de Cosmè Tura et Francesco del Cossa, Venise voit naître la dynastie des Bellini, Urbino attire Piero della Francesca, Naples et Milan importent les grands maîtres. Le Quattrocento est avant tout cette constellation de foyers qui s'observent, se concurrencent, échangent des artistes — une dynamique fertile sans équivalent dans l'histoire.
Le Quattrocento florentin ne s'explique pas sans son contexte. La cité, république marchande dirigée par les arts majeurs (corporations) puis dominée à partir de 1434 par la famille Médicis, prospère grâce au textile (laine, soie) et surtout à la banque. Les Médicis sont les banquiers de la papauté, ce qui leur assure des revenus colossaux. Cette richesse alimente une véritable économie de l'art : retables d'autel pour les confréries et les églises, chapelles privées dans les édifices religieux, fresques pour les villas et palais, mobilier peint (cassoni, deschi da parto).
Florence se distingue aussi par son humanisme civique. Coluccio Salutati (chancelier mort en 1406), Leonardo Bruni (chancelier mort en 1444), Marsile Ficin (1433-1499), Pic de la Mirandole (1463-1494) construisent une pensée qui replace l'homme au centre, redécouvre Platon en grec, traduit les textes antiques. Cette philosophie humaniste infuse directement la commande artistique : les programmes iconographiques deviennent érudits, les peintres dialoguent avec les lettrés.
Vers 1420, Filippo Brunelleschi — architecte avant tout, futur constructeur du dôme de la cathédrale de Florence — réalise deux expériences perspectivistes célèbres : il peint sur un panneau le baptistère de Florence vu depuis la cathédrale, perce un trou au point de fuite, et compare le reflet du panneau dans un miroir avec la vue réelle. Démonstration éclatante : un système géométrique permet de simuler le réel sur une surface plane.
Leon Battista Alberti, polymathe et théoricien, formalise ces principes dans De pictura (1435) en latin, traduit en italien sous le titre Della pittura. Il définit la peinture comme « fenêtre ouverte par laquelle je regarde l'histoire », établit les règles du costruzione legittima (construction perspective rigoureuse), et codifie l'istoria — la composition narrative articulée comme principe suprême de la peinture.
Masaccio (1401-1428) est le génie qui transforme la théorie en peinture. Mort à 27 ans, il laisse pourtant une œuvre fondatrice. Dans la chapelle Brancacci (Florence, 1424-1428), partagée avec Masolino, il peint le Tribut, l'Adam et Ève chassés du Paradis, le Saint Pierre guérissant les malades par son ombre — autant de scènes où des corps massifs se tiennent dans un espace mathématiquement construit, frappés par une lumière unifiée venue d'une source unique. Sa fresque de la Trinité à Santa Maria Novella (vers 1427) ouvre dans le mur, par perspective rigoureuse, une chapelle peinte si crédible qu'elle inaugure les illusions architecturales modernes.
Après Masaccio, plusieurs ateliers se partagent la ville :
À ces ateliers s'ajoute Sandro Botticelli (1445-1510), élève de Lippi puis de Verrocchio. Avec Le Printemps (1482) et La Naissance de Vénus (vers 1485), commandés par les Médicis, il invente une peinture mythologique érudite qui synthétise philosophie néoplatonicienne et raffinement linéaire. Sa Vénus en équilibre sur une coquille restera l'une des images les plus reproduites de toute l'histoire de l'art.
Hors de Florence, Padoue émerge comme second pôle d'innovation grâce à Francesco Squarcione, érudit antiquaire qui forme une génération entière. Son élève le plus illustre, Andrea Mantegna (1431-1506), porte la perspective à un illusionnisme jamais vu. Ses fresques de la chapelle Ovetari (Padoue, années 1450, en grande partie détruites en 1944) montrent des figures vues di sotto in su (par-dessous), comme si l'observateur les voyait depuis le sol — innovation majeure qui prépare la Camera degli Sposi de Mantoue (1465-1474).
À Mantoue, où Mantegna devient peintre attitré des Gonzague, il décore la Camera Picta (chambre des Époux) du palais ducal. Au plafond, un oculus peint ouvre sur un ciel imaginaire d'où des putti regardent les visiteurs avec malice, tandis qu'une vasque de fleurs menace de tomber sur eux. Cette quadratura — peinture qui simule l'architecture — sera la matrice de tous les plafonds illusionnistes baroques.
Sienne développe une voie distincte du Quattrocento florentin : Stefano di Giovanni dit Sassetta, Giovanni di Paolo, Domenico di Bartolo prolongent au XVe siècle la tradition gothique siennoise (héritée de Duccio et des Lorenzetti) en y intégrant prudemment les apports florentins. Le résultat est une peinture plus lyrique, plus colorée, moins préoccupée par la perspective rigoureuse, qui retrouvera la faveur des collectionneurs au XIXe siècle.
À Venise, Giovanni Bellini (vers 1430-1516) bâtit dans la seconde moitié du Quattrocento les fondations de l'école vénitienne : paysages atmosphériques, lumière solaire plus que clarté florentine, peinture à l'huile adoptée vers 1475 sous l'influence d'Antonello da Messina. Sa Pietà Brera, son Saint François en extase (Frick Collection) sont des chefs-d'œuvre où le paysage prend une dignité psychologique nouvelle. Carpaccio, Cima da Conegliano, Crivelli (à Ascoli Piceno) complètent ce paysage vénitien.
Le Quattrocento reste majoritairement sacré. Les retables d'autel, les madones, les scènes de la vie du Christ et des saints constituent l'essentiel des commandes. Mais le siècle voit émerger des sujets nouveaux :
Cette diversification iconographique signale une émancipation progressive de la peinture : sortie du strict service liturgique, elle devient objet de culture profane, pour les palais privés autant que pour les églises.
Le Quattrocento est une période de transition technique. Au début du siècle, la détrempe à l'œuf sur panneau de peuplier domine partout en Italie. Vers le milieu du siècle, Antonello da Messina rapporte du sud (où il a observé des peintures flamandes à la cour aragonaise de Naples) la technique flamande de l'huile glaçée. Il l'enseigne à Giovanni Bellini à Venise vers 1475, et la pratique se diffuse en deux décennies dans toute l'Italie du Nord.
La fresque reste majeure pour les commandes monumentales : chapelles, cloîtres, salles de palais. Sa technique — buon fresco sur enduit frais, secco pour les retouches — exige une rapidité d'exécution qui structure le travail des ateliers en giornate (parties peintes en une journée). À Florence, la fresque domine ; à Venise, l'huile sur toile s'imposera plus vite.
Le dessin préparatoire prend une importance croissante. Les peintres conservent leurs études, créent des cartons grandeur nature, transfèrent les contours par poncif. Le statut du dessin évolue : ce qui était outil d'atelier devient œuvre d'art autonome — Léonard, Michel-Ange, Raphaël en feront, à la génération suivante, des chefs-d'œuvre indépendants.
Le peintre du Quattrocento est encore un artisan, membre de l'Arte dei Medici e Speziali à Florence (corporation des médecins et apothicaires, dont relèvent les peintres pour leurs pigments). Il signe des contrats notariés avec ses commanditaires — contrats qui spécifient le sujet, les pigments à employer (notamment la quantité de bleu outremer, le plus cher), les délais, les pénalités, et parfois la liste des aides autorisés.
La formation dure 4 à 7 ans : l'apprenti broie les couleurs, prépare les panneaux, copie les modèles du maître, exécute progressivement des parties accessoires des œuvres collectives. Cette transmission directe — Lippi forme Botticelli, Verrocchio forme Léonard, Ghirlandaio forme Michel-Ange — assure la continuité technique du Quattrocento et explique sa cohérence stylistique malgré la diversité des personnalités.
Le Quattrocento est, plus qu'aucune autre période, le moment fondateur de la peinture occidentale. Toutes les générations ultérieures s'y réfèrent : la Haute Renaissance en hérite directement les outils ; le maniérisme s'en éloigne en sachant ce qu'il quitte ; le baroque reformule mais ne renie pas ; même les avant-gardes du XXe siècle qui rompent avec la perspective le font en pleine conscience de la rompre.
Au XIXe siècle, les préraphaélites anglais le redécouvrent en 1848 et veulent y revenir, par-delà ce qu'ils jugent la perfection sclérosée de Raphaël. Aujourd'hui, les Offices de Florence, le palais ducal d'Urbino, la chapelle Brancacci, San Marco — tous abritent des œuvres qui constituent autant de stations canoniques dans l'histoire de la peinture.
Comprendre le Quattrocento, c'est comprendre comment la peinture est devenue ce qu'elle est : un art conceptuel autant que sensible, fondé sur la géométrie, l'anatomie, la psychologie, la philosophie. Ce siècle n'est pas seulement le préambule à la Haute Renaissance — c'est l'invention même des outils que les générations suivantes ont raffinés. Sans Masaccio, pas de Raphaël ; sans Lippi, pas de Botticelli ; sans Mantegna, pas de plafonds baroques. La force du Quattrocento tient à cette fécondité fondatrice que peu de périodes égalent dans l'histoire de l'art occidental.
Quattrocento signifie littéralement « quatre cents » en italien, et désigne, dans la convention italienne, le XVe siècle (les années 1400-1499, c'est-à-dire « mille quatre cents » abrégé en « les quatre cents »). Le terme s'applique principalement à l'art italien, et plus particulièrement à la peinture florentine de cette période.
La Renaissance italienne couvre 1400-1600 dans son ensemble. Le Quattrocento désigne uniquement le XVe siècle (1400-1499), première phase de la Renaissance, dominée par Florence. Il est suivi par la Haute Renaissance (1490-1530) puis par le maniérisme (1530-1600).
À Florence : Masaccio, Fra Angelico, Fra Filippo Lippi, Paolo Uccello, Sandro Botticelli, Domenico Ghirlandaio, Andrea del Verrocchio. Hors de Florence : Andrea Mantegna à Padoue puis Mantoue, Giovanni Bellini à Venise, Piero della Francesca à Urbino, Antonello da Messina à Naples puis Venise.
Florence combine plusieurs facteurs uniques au XVe siècle : la prospérité bancaire (les Médicis), un humanisme civique dynamique (Bruni, Ficin), une concurrence corporative entre les arts qui pousse à la commande, et un vivier d'artisans hautement qualifiés formés par transmission de maître à apprenti. Ces conditions créent un terrain fertile pour une révolution artistique soutenue.
Cinq innovations majeures : la perspective linéaire (Brunelleschi, Alberti, Masaccio), l'anatomie scientifique des corps, le portrait autonome (souvent de profil), la peinture mythologique humaniste (Botticelli), et l'adoption de la peinture à l'huile dans la seconde moitié du siècle (Antonello da Messina, Bellini).
La chapelle Brancacci, à Santa Maria del Carmine à Florence, est décorée de fresques par Masolino et Masaccio dans les années 1420. Le Tribut et l'Adam et Ève chassés du Paradis de Masaccio sont les premiers chefs-d'œuvre de la Renaissance : corps massifs, lumière unifiée, perspective rigoureuse. Toute la génération suivante — y compris Michel-Ange — y vient pour étudier.
Florence privilégie le dessin (disegno), la perspective géométrique, la peinture à fresque. Venise privilégie la couleur (colore), la lumière atmosphérique, la peinture à l'huile sur toile (à partir de 1475). Cette opposition structure le grand débat artistique italien du XVe et du XVIe siècle, le paragone entre disegno et colore.
Le terme Quattrocento est une convention italienne traditionnelle pour désigner le siècle. Mais son usage comme catégorie artistique précise — désignant la peinture italienne du XVe siècle dans sa cohérence stylistique — date de l'historiographie du XIXe siècle, notamment de l'œuvre de Jacob Burckhardt (La Civilisation de la Renaissance en Italie, 1860).